La sérendipité désigne l'art de trouver par hasard quelque chose que l'on ne cherchait pas, et surtout de comprendre l'intérêt de cette trouvaille. Le mot, un peu savant, évoque aussitôt quelques histoires célèbres : une moisissure tombée dans une boîte de culture qui ouvre l'ère des antibiotiques, une colle trop faible qui donne naissance aux petits papiers repositionnables, une barre chocolatée qui fond dans la poche d'un ingénieur près d'un appareil radar. Mais la sérendipité ne se réduit pas à la chance. Elle suppose un regard attentif, des connaissances et une forme de curiosité qui permettent de transformer un accident en découverte. D'où vient ce terme au parcours étonnant, quelles sont les grandes trouvailles qu'on lui attribue, comment se manifeste-t-elle dans la vie de tous les jours et peut-on la cultiver ? Voici un tour d'horizon, des contes persans aux laboratoires modernes.

La sérendipité, définition d'un hasard heureux

Au sens strict, la sérendipité est la faculté de faire une découverte inattendue en cherchant autre chose, puis d'en saisir la portée grâce à sa sagacité. Le mot réunit donc deux ingrédients indissociables : un événement fortuit et une intelligence capable de l'interpréter. Sans le premier, il n'y a qu'une recherche méthodique qui aboutit ; sans le second, le hasard passe inaperçu. Parmi les notions de culture générale et curiosités qui font le sel de la langue, celle-ci a la particularité d'avoir une date de naissance connue, un inventeur identifié et une histoire presque romanesque. Elle s'est d'abord diffusée dans le monde anglophone, chez les bibliophiles puis chez les scientifiques, avant de gagner le français, où elle désigne aujourd'hui aussi bien une découverte scientifique qu'une rencontre imprévue ou un livre trouvé par hasard sur une table de librairie.

Un mot né d'un conte persan

Le mot anglais serendipity a été forgé par l'écrivain et collectionneur britannique Horace Walpole dans une lettre adressée à son ami Horace Mann le 28 janvier 1754. Walpole y raconte une trouvaille faite par hasard et la rapproche d'un conte qu'il avait lu, « Les Trois Princes de Serendip ». Serendip était l'un des anciens noms de l'île de Ceylan, l'actuel Sri Lanka. Dans ce récit d'origine persane, publié en italien à Venise au XVIe siècle puis traduit dans plusieurs langues, trois princes voyageurs découvrent sans cesse, « par accident et par sagacité », des choses qu'ils ne cherchaient pas. L'épisode le plus connu les montre décrivant avec précision un chameau qu'ils n'ont jamais vu, borgne et boiteux, en déduisant ses caractéristiques de l'herbe broutée d'un seul côté du chemin et de ses traces de pas. C'est cette combinaison d'observation et de déduction que Walpole a voulu nommer, bien plus qu'une simple chance.

Le passage du mot en français

Pendant près de deux siècles, le mot de Walpole reste confidentiel, cantonné à quelques lettrés. Il ne se répand vraiment dans l'anglais courant qu'au XXe siècle, notamment grâce aux scientifiques qui l'emploient pour décrire leurs découvertes imprévues. Le sociologue américain Robert K. Merton lui consacre avec Elinor Barber une étude entière, rédigée dans les années 1950 et publiée seulement en 2004, qui retrace les « voyages et aventures » du mot. En français, on a longtemps parlé simplement de « hasard heureux » ou de « découverte fortuite ». Le terme sérendipité, adapté de l'anglais, s'est imposé progressivement à partir de la fin du XXe siècle dans les milieux scientifiques et documentaires, puis dans la presse. Il figure aujourd'hui dans les grands dictionnaires de langue, même si son emploi reste un peu soutenu. On la rapproche souvent du Zadig de Voltaire, dont le héros décrit lui aussi, par simple déduction, des animaux qu'il n'a jamais vus.

Hasard, chance et sérendipité : les nuances

Il serait trompeur de faire de la sérendipité un synonyme de chance. Gagner au loto relève du hasard pur : aucune compétence n'intervient. La sérendipité, elle, exige une part active de l'observateur : il faut remarquer l'anomalie, ne pas la jeter à la poubelle, se demander ce qu'elle signifie et, souvent, mener ensuite un long travail pour la rendre utile. On distingue parfois deux formes. Dans la première, on cherche une chose et l'on en trouve une autre, plus intéressante. Dans la seconde, on trouve ce que l'on cherchait, mais par un chemin totalement inattendu. Les deux ont en commun un écart entre l'intention de départ et le résultat final. La nuance avec l'intuition est également importante : l'intuition est une idée qui surgit de l'intérieur, alors que la sérendipité part d'un fait extérieur, imprévu, que l'esprit a la présence de saisir. Cette distinction aide à comprendre pourquoi tant de témoins d'un même phénomène ne l'ont pas vu.

Les grandes découvertes nées de la sérendipité

L'histoire des sciences et des techniques regorge d'exemples de sérendipité, au point qu'on en a fait un genre littéraire à part entière. Il faut pourtant garder un regard critique : nous retenons volontiers les rares accidents qui ont débouché sur une découverte majeure, et oublions les innombrables contaminations ou erreurs restées sans suite. Ce penchant à reconstruire après coup une belle histoire est un exemple typique de biais cognitif, qui embellit les récits et efface les années de travail patient. Avec cette précaution, quelques cas restent emblématiques et bien documentés. La frise ci-dessous en présente cinq, de la fin du XIXe siècle aux années 1970, avant un retour détaillé sur les plus célèbres. Dans chacun de ces cas, le scénario est le même : un résultat qui ne correspond pas à ce qui était attendu, un chercheur qui refuse de l'écarter comme une simple erreur, puis un travail de vérification qui transforme l'observation en connaissance solide.

Frise de cinq découvertes célèbres attribuées à la sérendipitéCinq hasards devenus découvertes1895Rayons X1896Radioactivité1928Pénicilline1945Four à micro-ondes1968Colle du Post-itUn accident, puis un esprit préparé
Cinq découvertes souvent citées comme exemples de sérendipité : à chaque fois, un phénomène imprévu a été remarqué puis exploité par un observateur compétent.

La pénicilline d'Alexander Fleming

C'est l'exemple le plus cité. En septembre 1928, le bactériologiste écossais Alexander Fleming revient de vacances dans son laboratoire de l'hôpital St Mary's, à Londres. Sur une boîte de culture de staphylocoques laissée sur la paillasse, il remarque qu'une moisissure s'est développée et que, tout autour, les bactéries ont disparu. Beaucoup auraient jeté la boîte contaminée. Fleming, lui, s'interroge, isole la moisissure, un champignon du genre Penicillium, et montre qu'elle produit une substance capable de tuer certaines bactéries. Il publie ses résultats en 1929 et nomme cette substance pénicilline. Mais l'histoire ne s'arrête pas là : il faudra attendre les travaux d'Howard Florey et d'Ernst Chain, à Oxford, à partir de la fin des années 1930, pour purifier la molécule et la produire en quantité. Les trois hommes reçoivent le prix Nobel de médecine en 1945. La sérendipité a ouvert la porte, une décennie de recherche l'a franchie.

Le Post-it, une colle « ratée »

L'histoire des petits carrés jaunes repositionnables est devenue un classique des écoles de commerce. En 1968, Spencer Silver, chimiste chez le fabricant américain 3M, cherche à mettre au point un adhésif très puissant. Il obtient au contraire une colle faible et repositionnable, qui adhère sans laisser de traces et se décolle facilement. Personne ne voit à quoi elle pourrait servir, et le produit dort dans les cartons pendant plusieurs années, malgré les présentations répétées de son inventeur à ses collègues. Au milieu des années 1970, un autre employé, Art Fry, chante dans une chorale et s'agace de voir les marque-pages glisser de son recueil de cantiques. Il se souvient de la colle de Silver et a l'idée d'en enduire de petits papiers. Les notes repositionnables sont commercialisées aux États-Unis en 1980. L'exemple illustre une variante de la sérendipité : la trouvaille initiale n'a de valeur qu'à partir du moment où quelqu'un lui associe un usage.

Rayons X, radioactivité et micro-ondes

En novembre 1895, le physicien allemand Wilhelm Röntgen étudie les rayons cathodiques lorsqu'il remarque qu'un écran fluorescent placé à distance s'illumine, alors que son tube est recouvert de carton noir. Il comprend qu'un rayonnement inconnu traverse la matière : ce sont les rayons X, qui révolutionnent la médecine en quelques mois. L'année suivante, Henri Becquerel, qui pensait que les sels d'uranium devaient être exposés au soleil pour impressionner une plaque photographique, range son dispositif dans un tiroir par temps couvert. En développant malgré tout la plaque, il découvre qu'elle a été impressionnée : l'uranium émet spontanément un rayonnement. C'est la découverte de la radioactivité. Enfin, en 1945, l'ingénieur américain Percy Spencer, qui travaille sur des magnétrons destinés aux radars, constate qu'une barre chocolatée a fondu dans sa poche. Il pousse l'expérience avec des grains de maïs, puis un œuf, et ouvre la voie au four à micro-ondes.

La sérendipité au quotidien et dans l'apprentissage

La sérendipité n'est pas réservée aux laboratoires. Elle se glisse dans les conversations, les voyages, les lectures et les apprentissages, chaque fois qu'un détour imprévu nous apporte plus que le chemin prévu. Un exemple parlant : en suivant un cours de langue étrangère, on tombe régulièrement sur des mots qui n'ont pas d'équivalent exact dans sa propre langue, et c'est souvent par ce hasard qu'on découvre une autre façon de penser ; notre article consacré à ces cours montre comment l'écoute, la lecture et l'immersion culturelle créent justement ces rencontres. Dans la vie de tous les jours, la sérendipité prend la forme d'un livre aperçu sur l'étagère voisine, d'une rencontre décisive lors d'un événement auquel on hésitait à se rendre, d'une recette ratée qui devient une spécialité familiale.

Livres, bibliothèques et flânerie

Les bibliothécaires connaissent bien ce phénomène. En allant chercher un ouvrage précis sur un rayonnage, le lecteur aperçoit ceux qui l'entourent, classés par thème, et repart parfois avec un tout autre livre que celui qu'il était venu chercher. Ce libre accès aux rayons, généralisé dans les bibliothèques publiques, est en partie pensé pour favoriser ces découvertes. Les librairies jouent le même rôle avec leurs tables de nouveautés et les coups de cœur des libraires. La flânerie urbaine, chère aux poètes, relève de la même logique : marcher sans but précis, prendre une rue inconnue, entrer dans une cour ouverte. Les voyageurs le savent aussi : les souvenirs les plus marquants viennent souvent d'un imprévu, d'un train manqué ou d'une rencontre dans un café, plutôt que des visites soigneusement planifiées. Laisser une part de son temps sans programme, c'est se donner une chance de rencontrer l'inattendu, ce que les emplois du temps trop remplis empêchent.

Internet : sérendipité menacée ou fabriquée ?

Le web a d'abord semblé être une immense machine à sérendipité : de lien en lien, on pouvait passer d'un article sur les volcans à la biographie d'un compositeur oublié. Cette navigation libre existe toujours, mais les plateformes reposent de plus en plus sur des algorithmes de recommandation qui proposent des contenus proches de ce que l'on a déjà vu ou aimé. L'essayiste américain Eli Pariser a popularisé en 2011 l'expression de bulle de filtres pour décrire ce risque d'enfermement dans ses propres goûts. Certains services tentent à l'inverse de réintroduire de l'imprévu, en proposant des contenus aléatoires ou des sélections éloignées des habitudes de l'utilisateur. On peut alors parler de sérendipité « organisée », un paradoxe apparent : le hasard est prévu, mais la découverte reste personnelle. Pour l'internaute, quelques gestes simples aident à garder l'esprit ouvert : suivre des sources variées, explorer les rubriques que l'on ne consulte jamais, lire des auteurs avec lesquels on n'est pas d'accord.

Entreprises et innovation

Les entreprises s'intéressent de près à la sérendipité, car une partie de l'innovation naît de détours imprévus. Le sildénafil, par exemple, était étudié dans les années 1990 contre l'angine de poitrine avant que ses effets secondaires n'orientent son développement vers un tout autre usage. Pour favoriser ce type de trouvailles, certaines organisations laissent à leurs équipes du temps libre de recherche, encouragent les échanges entre services éloignés ou aménagent des espaces de rencontre informels. L'idée est simple : plus les compétences et les idées se croisent, plus les chances d'associer un problème et une solution inattendue augmentent. La sérendipité suppose aussi une culture qui tolère l'échec. Dans une équipe où l'on cache ses erreurs, la colle trop faible de Spencer Silver aurait sans doute fini oubliée. Dans une équipe où l'on partage ses résultats étranges, quelqu'un finit parfois par leur trouver une utilité, parfois des années plus tard.

Cultiver la sérendipité : conditions et limites

Peut-on provoquer la sérendipité ? Par définition, on ne peut pas programmer un hasard heureux. En revanche, on peut multiplier les occasions qu'il se produise et, surtout, se préparer à le reconnaître lorsqu'il survient. Les chercheurs qui se sont penchés sur la question insistent sur trois conditions : une solide culture dans son domaine, qui permet de repérer ce qui sort de l'ordinaire ; une attitude ouverte, qui accepte de remettre en cause ses attentes ; et la persévérance nécessaire pour transformer une observation curieuse en résultat exploitable. Ces conditions valent autant pour un scientifique que pour un artisan, un enseignant ou un étudiant. Elles rappellent aussi que la sérendipité n'est pas une baguette magique et que le mot, devenu à la mode, est parfois employé de façon abusive. Les trois sous-parties qui suivent détaillent ces conditions, les attitudes concrètes qui aident à saisir les occasions et les précautions à garder face à un concept parfois galvaudé.

Un esprit préparé

La formule la plus souvent citée à ce sujet est due à Louis Pasteur. Dans un discours prononcé en 1854 à la faculté des sciences de Lille, il affirme que « dans les champs de l'observation, le hasard ne favorise que les esprits préparés ». Tout est dit : la découverte fortuite n'est pas offerte à n'importe qui. Fleming avait étudié pendant des années les substances antibactériennes, notamment le lysozyme, avant de remarquer sa moisissure. Röntgen connaissait parfaitement les phénomènes de fluorescence. Becquerel travaillait depuis longtemps sur la phosphorescence. Sans ce bagage, l'anomalie serait passée pour une simple erreur de manipulation. La préparation ne garantit rien, mais elle transforme un événement banal en indice. C'est pourquoi la sérendipité se rencontre surtout chez ceux qui travaillent beaucoup et observent attentivement, et non chez ceux qui attendent passivement une illumination.

Les attitudes qui favorisent les trouvailles

Plusieurs habitudes simples augmentent les chances de faire de belles trouvailles. Tenir un carnet, papier ou numérique, où l'on note les observations étranges, les idées en l'air et les questions sans réponse permet d'y revenir plus tard, quand un autre élément viendra les éclairer. Varier ses lectures et ses fréquentations multiplie les connexions possibles entre des domaines éloignés. Accepter les détours, au lieu de les vivre comme une perte de temps, donne à l'inattendu une place dans son emploi du temps. Partager ses résultats imparfaits avec d'autres, qui y verront peut-être autre chose, élargit encore le champ des possibles. Enfin, il faut savoir s'arrêter sur ce qui surprend : la surprise est le signal qu'une attente vient d'être déjouée, et c'est souvent là que se cache une piste. Ces attitudes ne relèvent pas de recettes miracles, mais d'une forme de disponibilité intellectuelle qui s'entretient avec le temps.

Les limites d'un mot à la mode

Le succès du mot a son revers. Employé à tout propos, il finit par désigner n'importe quelle coïncidence agréable, ce qui l'éloigne de son sens premier, fondé sur la sagacité. De plus, beaucoup de récits de sérendipité ont été simplifiés ou embellis avec le temps. L'histoire de Fleming est souvent racontée comme une illumination instantanée, alors que l'exploitation thérapeutique de la pénicilline a demandé plus de dix ans et le travail d'autres équipes. La pomme de Newton relève, elle, davantage de l'anecdote que de la découverte fortuite. Il faut aussi rappeler le biais du survivant : on ne raconte jamais les millions d'accidents de laboratoire qui n'ont rien donné. Mettre en avant la sérendipité ne doit donc pas faire oublier l'essentiel : la recherche méthodique, le doute, la vérification et la patience restent le socle de toute découverte. Le hasard heureux en est l'épice, pas le plat principal.

Articles similaires